Les prix des céréales sur les principales bourses battent record historique sur record historique depuis deux semaines, faisant craindre une nouvelle crise alimentaire mondiale comme en 2007.

La perspective que le commerce de céréales sur la Mer Noire soit durablement affecté, voire que des régions entières puissent ne pas être cultivées, alimente toutes les spéculations alors que les plaines russes et ukrainiennes représentent 7% de la production mondiale (l’UE est à 10%) mais 24% des exportations de céréales. Facteur aggravant, ces tensions surviennent alors même que le prix des principales céréales sur les marchés internationaux avait déjà augmenté de 70% durant l’année 2021.

Ce nouvel épisode d’insécurité alimentaire mondiale ne sera pas sans conséquence en matière d’instabilité politique et d’inflation d’origine alimentaire, notamment pour de nombreux pays en développement qui n’ont pas pu se donner les moyens de renforcer leurs politiques de stockage alimentaire, contrairement à l’Inde et à la Chine qui ont mis les bouchées doubles depuis la crise alimentaire de 2007.

Il y a aussi les opposants au Green Deal et à la Stratégie de la Ferme à la Fourchette qui, instrumentalisant la guerre, voudraient nous faire croire que ce sont les nouveaux objectifs de durabilité de la PAC qui seraient en cause, alors même qu’ils n’entreront en action qu’à partir de 2023. Ce n’est pas sérieux.

Les vraies réponses à apporter sont tout autre, et l’Union européenne a une responsabilité particulière.

En premier lieu, une telle situation doit appeler à stopper pour six mois la production de biocarburants le temps que les moissons soient rentrées et que le calme revienne sur les marchés. Les biocarburants ont leur place dans le mix-énergétique, mais des coupe-feux doivent être mis en place afin de privilégier les usages alimentaires. Ceci doit être envisagé à l’échelle internationale, pour les céréales (8% de la production mondiale sont actuellement utilisés pour produire des biocarburants) mais aussi pour les huiles alimentaires et le sucre.

En second lieu, la question des stocks alimentaires stratégiques doit être réhabilitée dans les discussions multilatérales. Alors que le changement climatique n’est plus à démontrer, comment l’Union européenne peut-elle encore défendre des règles agricoles de l’OMC qui prohibent les politiques de stockage ? Il s’agira donc de mettre sur pied des stocks stratégiques en Europe, comme il en existe déjà pour le pétrole, dès que les tensions seront retombées.

Troisièmement, avec des prix des céréales aussi élevés, va-t-on lancer l’argent de la PAC par les fenêtres en versant aux céréaliers leurs subventions habituelles, alors qu’il faudrait les diriger vers les éleveurs qui prennent de plein fouet la hausse de leurs coûts de production ? Ainsi, il conviendrait à court terme de donner la possibilité aux États membres de réorienter une partie des aides à l’hectare, et à moyen terme de donner à la PAC une dimension contracyclique en versant les aides quand elles sont nécessaires pour assurer un revenu minimum aux agriculteurs, à l’instar de ce que font les États-Unis.

Quatrièmement, la situation de surproduction dans le secteur du porc doit être résolue activement par les mesures de gestion de crise comme cela a été fait au moment de la crise du lait en 2016. Réduire la surproduction là où elle est la plus nocive pour l’environnement est une priorité, c’est le cas de plusieurs pays européens qui ont énormément augmenté leur production, en important en grande partie du maïs venus d’Ukraine pour nourrir les cochons, avant que le débouché chinois ne se réduise.

Cinquièmement, si l’on parle beaucoup ces derniers mois de pauvreté énergétique, l’Union européenne doit se doter d’une politique d’aide alimentaire aux plus démunis digne de ce nom. Les confinements successifs ont en effet montré la vulnérabilité d’une partie croissante de la population notamment les familles mono-parentales et les étudiants.

Enfin, pour réussir à atteindre les objectifs de durabilité de la Stratégie de la Ferme à la Fourchette, nous ne pourrons pas faire l’économie d’un débat sur les ressources budgétaires et les outils efficaces pour faire advenir notre nouveau modèle agricole européen : depuis deux décennies, on en demande plus aux agriculteurs avec un budget qui s’érode continument. L’agriculture et l’alimentation sont au cœur des enjeux du 21ème siècle, l’immobilisme et la peur du changement ne sont pas des options crédibles. L’Union européenne doit véritablement se donner les moyens de conforter notre souveraineté alimentaire.

Eric Andrieu, Eurodéputé socialiste en charge de l’agriculture au Parlement européen