Occuper l’espace médiatique pour faire oublier les insuffisances du Gouvernement, l’application Stopcovid aura rempli son objectif. Le Premier Ministre a annoncé hier que, à ce stade, elle ne sera pas mise en oeuvre. Et pour cause, son inefficacité et sa dangerosité ont été fortement dénoncées. 

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Tribune : « StopCovid : l’urgence est ailleurs »

Les français ont accepté de façon incroyable le confinement qu’ils respectent depuis des semaines. Ils vivent une situation anxiogène sur le plan sanitaire, économique et social. Ils aspirent à retrouver une vie normale ou presque. Un tel climat est prompt à inciter une partie de la population à accepter un dispositif comme celui de l’application StopCovid. Cela mériterait plus qu’un débat au parlement, un débat public nourri afin que chacun puisse se faire sa propre idée.

Face à l’angoisse légitime de la population, il peut être difficile mais nécessaire de faire entendre une voix particulière, à propos de cette application. Une voix qui pose objectivement la question de son efficacité dans la lutte contre la propagation du virus. Une voix soucieuse du respect des libertés individuelles, a fortiori dans un contexte de crise où la tentation peut exister de prolonger au-delà d’une situation exceptionnelle, un dispositif exceptionnel. Les démocraties ont parfois du mal à rendre les libertés confisquées en temps de crise.

La mise en place de l’application StopCovid doit répondre à trois enjeux. Répond-elle efficacement à celui de la stratégie du déconfinement ? Est-elle utile ? Peut-elle s’avérer menaçante pour nos libertés et notre démocratie ?

A ce stade, l’estimation des bénéfices est incertaine, alors que les scénarios de risques sont connus et plausibles.

Elle sera peu efficace, d’abord parce qu’elle est facultative évidemment; l’obligation serait contraire à notre législation nationale et au RGPD. Mais faute d’avoir au moins 60% de nos concitoyens qui acceptent d’installer l’application, le traçage ne sert à rien. A Singapour, pays pionnier du numérique, seul 19% de la population a accepté cette application et ils ont été obligés de revenir au confinement…

De plus, les personnes les plus fragiles vis-à-vis de ce virus, les plus de 70 ans, sont aussi celles qui disposent le moins de portables (44%). Les jeunes enfants, qui seraient peut-être des vecteurs importants du Covid-19, n’en n’ont pas non plus.

Enfin, cette application pourrait, pour ceux qui y ont souscrit, développer un faux sentiment de sécurité, induisant une baisse de vigilance sur les gestes barrières.
L’efficacité de cette application dans la lutte contre la progression du Covid-19 est donc plus qu’incertaine.

En revanche, les atteintes aux libertés individuelles et les risques de détournement qu’elle permet ne font guère de doute; elles sont de plusieurs ordres.

L’anonymat des données n’est pas garanti, les risques de faille du dispositif sont réels, l’ouverture à un potentiel traçage est techniquement possible.

Qu’en sera-t-il par ailleurs du consentement libre et éclairé dans la collecte des données lorsque le dispositif, par une pression sociale trop importante, obligera la personne à utiliser l’application pour avoir accès à des lieux, à son travail, voire à un test ? L’exemple du test serait évidemment inacceptable et constitutif d’une discrimination grave et insupportable.

Car là est sans doute la priorité du moment. Les français ont besoin de tests, de masques, de gel, de médicaments, d’aides à l’existence, à la reprise de leur emploi et de leur entreprise, à une prise en charge cohérente et sécurisée de leurs enfants et de leurs aînés.

Là est l’urgence aujourd’hui, celle à laquelle le Gouvernement, les administrations, les laboratoires, les parlementaires doivent consacrer leur énergie, leur temps et leurs moyens et non à ce projet.

Laurence DUMONT, Députée du Calvados

Commissaire à la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL) de 2012 à 2017